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Alto, la nouvelle « folie » scintillante de La Défense

© Jared Chulski

C’est à l’image d’une forteresse couverte d’écailles que la Tour Alto de la Défense affiche son caractère et se distingue des autres. Dans le quartier d’affaires de l’ouest de la capitale qui condense le plus grand nombre de tours, l’arrivée de cette « folie » signée SRA et IF Architectes attise la curiosité de tous.

Aussi pratique qu’original

D’une part l’agence SRA Architectes reconnue pour plusieurs de ses réalisations et son expertise dans les immeubles de grande hauteur et d’autre part l’agence IF Architectes connue par ses divers projets à Courbevoie. De leur collaboration est né un projet architectural aussi pratique qu’original. En effet, la construction qui a été réalisée pour la SCI WHITE TOWER, constitue une importante pièce qui vient s’ajouter dans le puzzle urbain du quartier des Saisons de la Défense.

Chacune des tours de la Défense possède son caractère, entre la couleur, l’allure, la forme, la structure, le choix est grand. Néanmoins la tour Alto détient ce petit quelque chose d’inédit qui fait sa différence. Tout d’abord son emplacement, aussi complexe qu’il soit, puis son voisinage immédiat et puis encore sa capacité d’offrir quelque chose de nouveau et palpitant, tout un ensemble de critères auxquels les architectes ont répondu avec brio. L’immeuble qui mesure 160 m depuis la rue et 152 m depuis la dalle de la Défense, est constitué de 38 étages en superstructure et 3 niveaux en infrastructure. Avec sa forme singulière possédant un soubassement contenant un pan coupé, la tour s’habille d’une multitude d’écailles de verre. Un processus qui a exigé un mode de construction particulier.

Cependant, la réalisation de cette forme insolite n’est pas une mince affaire. Les architectes ont décalé la poutre de rive de 12 cm vers l’extérieur, ce qui leur a permis de gagner 75 cm de circonférence à chaque étage augmentant ainsi les surfaces des plates-formes. Ces derniers mesurent 600 m² au rez-de-chaussée de la tour et atteignent la surface de 1 900 m² au dernier étage. Par ailleurs, nous savons tous que dans des projets pharaoniques de ce genre, c’est le noyau qui occupe une grande espace. Encore une fois, les architectes de la tour Alto ont eu recours à une technique ingénieuse qui réduit considérablement non seulement la surface du noyau mais aussi le nombre de gaines d’ascenseurs tout en conservant le nombre de cabines nécessaires. Pour cela il a fallu opter pour des ascenseurs en double pont. Par ailleurs, dans le but d’obtenir un noyau très étroit, de petites centrales de traitement d’air ont été mises en place à chaque étage de façon à créer des prises d’air en façade. Ces dernières ont été régulées par les écailles de la façade de verre.

Une forteresse verticale

Loin d’être banale, la construction possède une façade de 17500 m² reconnaissable parmi d’autres. Nous apprenons que cette enveloppe a été réalisée par le façadier Permasteelisa qui a posé, à la demande des architectes, 3 860 écailles de verre et d’acier de 70 types différents pour revêtir le bâtiment. Composée d’une double peau, la façade s’avère être à la fois isolante et respirante sans parler parler qu’elle offre aux utilisateurs des lieux, divers espaces de travail dotés d’un grand confort.

Par ailleurs, Alto répond favorablement au souhait de Paris La Défense. En effet, elle adopte admirablement la parcelle où elle se trouve tout en participant activement à la vitalité du boulevard circulaire. Et comme elle occupe une portion stratégique de La Défense, les architectes ont fait tout leur possible non seulement pour l’inclure dans le plan urbain mais aussi paysager de la dalle. Il en résulte la création d’une nouvelle place et le réaménagement des abords existants. L’organisation est tellement réussie qu’elle donne l’impression que la tour Alto était toujours présente à cet endroit.

Le programme de la tour est tout aussi riche que son allure, il s’agit d’une construction qui comprend, outre les bureaux, diverses zones de restauration, un espace de sport et de bien-être avec une vue imprenable de 180° ainsi que d’autres espaces d’accueil, de réunions et de divertissements. L’architecture intérieure qui a été réalisée en joignant élégance et sobriété est signée de Jean Philippe Nuel, qui a réussi d’apporter une originale touche qui va de pair avec le reste. Les deux terrasses ouvertes mais protégées qui occupent le 36ème et le 37ème étages font partie des différents atouts de cette forteresse verticale du XXIe siècle.

© Jared Chulski
© Jared Chulski
© Jared Chulski
© Jared Chulski
© Jared Chulski

Le site de SRA Architectes : ici.

Le site de l’agence IF Architectes : ici.

Le site de Jean Philippe Nuel : ici.

Les photos : © Jared Chulski

Guide d’architecture de Paris, un ouvrage remarquable signé Jean-Philippe Hugron

A l’heure du confinement, des expositions figées, des visites virtuelles, des journaux en papier devenus en ligne, des instantanées de la vie de tous les jours montés au créneau sur les réseaux sociaux, mon choix se porte sur un livre, un seul, un ouvrage de taille moyenne, à la couverture de couleur rose foncé, à l’allure aussi sobre que discret mais qui, une fois ouvert, regorge de mille et une surprises. Le Guide d’architecture de Paris, écrit par Jean-Philippe Hugron.

Quand le quotidien devient découverte

Il y a bien longtemps, lors de plusieurs promenades, Jean-Philippe m’a fait découvrir quelques merveilles à Paris, sa ville préférée dont il parle avec enthousiasme et ferveur. Depuis, le temps est passé et un jour, le souhait du journaliste est devenu réalité. Engendrer un guide qui montre la richesse architecturale de la ville Lumière. Un travail colossal qui a valu à son auteur plusieurs années de recherches, d’observations et d’approfondissement.      

Et voilà qu’est sorti, il y a quelques années, un guide d’architecture qui, à l’instar d’un cabinet de curiosité, explore la capitale française de long en large et même au-delà jusqu’à ses banlieues et ses villes nouvelles, des localisations toujours méconnues mais qui recèlent d’innombrables découvertes.

Mais parlons tout d’abord du livre, l’approche de l’auteur ne ressemble pas forcément aux écrivains des guides touristiques qui, selon leur importance, nous proposent certaines destinations, nous racontent parfois des récits extrêmement détaillés sur l’histoire de telle ou telle destination jusqu’à perdre complètement toute notion de surprise ou d’émerveillement. Le Guide d’architecture de Paris de Jean-Philippe Hugron trace l’épopée de l’architecture de 1898 jusqu’à nos jours, d’une manière concise, en donnant des explications utiles avec un parti-pris original, une seule photo par réalisation, de quoi nous surprendre, un point important pour de nombreux curieux qui, une fois sur place, aiment fermer le livre et partir à la chasse aux surprises.

Et pour les curieux de l’architecture, les surprises sont nombreuses. Pourtant ces architectures font partie de nos quotidiens, certains d’entre nous les connaissent, mais pas toutes, les aperçoivent lors de leurs échappées en banlieue alors que d’autres cohabitant avec nous, une chose est sûre, ces sujets interpellent, questionnent et finalement, grâce à cet ouvrage, se découvrent sous un autre angle.   

Quelques exemples parisiens

Si un nombre conséquent de parisiens curieux connaissent l’immeuble Rapp de Jules Lavirotte situé au 29, avenue Rapp, qui connaît l’intérieur de l’église Notre-Dame-du-Travail située dans le 14ème arrondissement? Cette dernière cachée derrière une façade néo-romane s’avère être un ingénieux ouvrage d’architecture de fer? Réalisée par l’architecte Jules-Godefroy Astuc, l’ensemble constitue une merveilleuse découverte. De même, si certains promeneurs connaissent l’institut d’art et d’archéologie de Paul Bigot situé dans le 6ème arrondissement de la ville ou l’incontournable barre Dubuisson du 14éme, combien d’entre nous ont passé la porte de l’église Notre-Dame-de-la-Salette de Henri Colboc et Jean Dionis du Séjour qui se trouve au 38, rue de Cronstadt dans le 15ème? Les exemples sont nombreux, dans le grand panel parisien, les églises gardent une grande part des surprises de cet ouvrage.

Et au-delà

Jean-Philippe Hugron, dont la volonté était aussi de montrer les prouesses architecturales de la banlieue, franchit le périphérique et montre avec une grande dextérité sa diversité architecturale. Là aussi, les surprises sont de taille, que dire de l’intérieur de l’église Notre-Dame-de-la-Paix de Suresnes conçue par Dom Bellot? Méconnue et pourtant remarquable. Et la soufflerie Hispano-Suiza conçue par les frères Haour à Bois-Colombes? Aussi déconcertante que réelle, elle surprend tout passant et voyageur. Les projets présentés sont de toute taille, même le plus petit cirque du monde situé à Bagneux et réalisé par Construire est représenté! Territoire de conquêtes et d’expérimentations architecturales, l’auteur, en se basant sur une multitude de projets osés, montre que la banlieue regorge aussi d’une architecture qui vaut largement le détour.

Le logement?

Ces dernières années, le logement a pris une place prépondérante dans le renouvellement du paysage architectural d’île-de-France, mais Jean-Philippe Hugron montre que malgré tout, le sujet a interpellé depuis bien longtemps. C’est pourquoi, il conserve une place particulière aux divers logements. Là aussi les découvertes sont nombreuses. Si tout le monde ou presque connaît ou a entendu parler des logements parisien du 20ème arrondissement de Fréderic Borel, d’autres ignorent probablement l’existence de l’ensemble Les Pyramides de Michel Andrault et Pierre Parat qui se trouvent à Evry. Et si un grand nombre de parisiens connaissent la tour Croulebarbe du 13ème conçue par Edouard Albert, d’autres découvriront Les Caryatides de Manuel Núñez Yanowsky à Guyancourt. Encore une fois, de bien belles pépites qu’il faut aller chercher loin des grandes avenues parisiennes et du métro bondé.

Et les tours?

Les tours constituent l’un des sujets de prédilection de l’auteur, mais sans lesquelles ce guide ne serait pas complet. D’où l’existence de plusieurs réalisations, qui, de Créteil à Courbevoie en passant par Paris, complètent ce guide et le rendent, à mon avis, encore plus intéressant. Certains diront que l’on trouve dans ce guide un nombre conséquent d’églises, d’autres regrettent que l’auteur n’a pas octroyé une très grande place aux logements, pour moi, ce guide qui révèle un siècle d’architecture réveille les sens, ouvre les yeux et comme l’indique son intitulé, guide vers une architecture parfois oubliée, souvent délaissée mais jamais insignifiante! Le Guide d’architecture de Paris de Jean-Philippe Hugron est un livre qu’il faut parcourir mais surtout, une fois le confinement terminé, le garder sur soi et pourquoi pas sortir, partir sur les pas de celui qui l’a composé, s’imprégner de cette architecture si proche mais tellement différente et pourquoi pas contempler, décortiquer mais aussi critiquer? L’architecture n’en sortira que grandissante!

© Jean-Philippe Hugron
© Jean-Philippe Hugron
© Jean-Philippe Hugron
© Jean-Philippe Hugron
© Jean-Philippe Hugron
© Jean-Philippe Hugron

Pour plus d’informations sur l’ouvrage: ici.

Les photos: © Jean-Philippe Hugron

L’ascenseur se déplace-t-il horizontalement ?

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Certains répondront inévitablement d’une manière négative. Sauf qu’aujourd’hui, la science et les technologies nouvelles peuvent parfois démontrer le contraire. Un nouveau genre d’ascenseur vient d’être conçu, découvrons ce joyau technologique qui va révolutionner notre quotidien.

Les idées d’autrefois commencent à se faner devant les nouvelles inventions. La dernière création en date c’est l’ascenseur qui se déplace horizontalement aussi bien que verticalement grâce à un système de puissants aimants et non plus avec des câbles. Un  remarquable concept qui vise non seulement à supprimer le principe du contrepoids mais octroie aux architectes une plus grande liberté de conception.

Chaque cabine automotrice serait en mesure de se déplacer vers le haut, vers le bas ou vers les deux côtés faisant partie d’une chaîne qui ambitionne à accueillir deux fois plus d’utilisateurs et permettant de réduire à moitié l’encombrement des ascenseurs dans les immeubles de grande hauteur. Une technologie de pointe que l’agence allemande ThyssenKrupp promet d’essayer d’ici 2016.

Par ailleurs, la société qui est également l’un des plus grands producteurs d’acier du monde, compare l’actuel système d’ascenseur à la construction d’une ligne de chemin de fer entre deux villes et de l’utiliser pour faire fonctionner un seul train. La conception utilise un système par lévitation magnétique qui a déjà servi dans le train allemand monorail à grande vitesse.

L’évolution n’ayant plus de limite, avec ce prototype de l’ascenseur, certaines contraintes disparaîtront et l’architecture des immeubles se métamorphosera.

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Les images : © TyssenKrupp

« La poétique de la structure », un hommage mérité

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Le programme 2014 de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine ne cesse d’enchanter. Après le succès de l’exposition ‘1925 quand l’Art Déco séduit le monde’ suivi de ‘L’Architecture en uniforme’, nous sommes invités à présent en plein cœur des ‘Trente Glorieuses’ à travers une exposition qui trace l’œuvre de l’un des architectes les plus caractéristique de cette époque, Bernard Zehrfuss.

Culture | France | Expositions |

‘La poétique de la structure’ tel est l’intitulé de l’exposition temporaire qui vient d’ouvrir ses portes ce 19 juin à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. Un titre à la fois accrocheur et nostalgique qui met en avant les travaux d’un architecte adulé et pourtant ô combien discret. Cette fois-ci, je n’ai pas vu d’affiches dans les couloirs du métro, les journaux n’en parlent pas encore en circonstance, il ne me reste qu’une envie irrésistible de découvrir l’évènement. Direction le sixième étage de la Cité, dans une pièce à part, avec en toile de fond les tours de Beaugrenelle (XVème arrondissement), pour un face à face des plus fabuleux.

Tout d’abord, la découverte d’une scénographie fidèle à l’image de l’architecte ainsi qu’une ambiance lumineuse tamisée dans cette pièce parsemée de grandes maquettes. Entrer, balayer du regard, scruter, détecter, localiser, observer, et puis se rapprocher, s’attarder, lire, parcourir, analyser, redécouvrir et s’émerveiller. C’est toute la puissance de l’architecture de Zehrfuss qui se dévoile via des dessins, des photographies d’époque, des croquis, des plans, des films, des maquettes décrivant les ouvrages de l’un des architectes rationalistes engagé ainsi qu’une figure majeure de l’architecture novatrice de son époque.

Qui ne connaît le CNIT ? Construit dans le quartier de la Défense en 1958, le CNIT est l’un des édifices les plus emblématiques des trente glorieuses dont André Malraux disait : « Depuis les grandes cathédrales gothiques, on n’a rien fait de semblable ».

Est-il courant qu’un bâtiment en béton puisse dégager un tel lyrisme ? Non, à croire qu’il s’agit d’un don d’une poignée d’architectes comme Nervi et Esquillan qui ont tous deux travaillé avec Zehrfuss avec l’immeuble de l’UNESCO pour le premier ou la solution de la structure autoportante du CNIT pour le second et d’autres.

La visite se poursuit, les découvertes sont nombreuses, face au visiteur s’étale chaque plan, façade et détail, des projets connus mais certains très peu médiatisés le tout dans une ambiance didactique. Christine Desmoulins et Corinne Bélier en collaboration avec le scénographe Pierre Verger tracent les grandes lignes de la vie de Zehrfuss, de ses premiers projets en Tunisie jusqu’au ‘musée de la civilisation gallo-romaine caché dans la colline’, en passant par l’imprimerie Mame de Tours ou le siège de l’UNESCO à Paris sans oublier le projet clé (non abouti) d’une tour signal, déjà à l’époque, de 220 mètres à la Défense.

A l’heure où sont détruits d’aussi prodigieux ouvrages comme  ‘la Halle de Fontainebleau’ (Nicolas Esquillan) ou le siège de ‘Novartis-Sandoz’ à Rueil-Malmaison (Bernard Zehrfuss avec Jean Prouvé), la Cité de l’Architecture et du Patrimoine consacre une exposition entière à l’un des architectes dont les œuvres ne suscitent plus l’attention des autorités et ne sont même pas classés à l’inventaire des monuments historiques.

« La poétique de la structure », est un hommage mérité et un appel pour réveiller les consciences.

L’exposition « La poétique de la structure » se termine le 13 octobre 2014.

D’autres photos se trouvent sur ma galerie publique : ici.

A Tours, AFA réhabilite la bibliothèque centrale

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A Tours, les architectes des ateliers AFA (Adrien Fainsilber & Associés) viennent de réaliser la réhabilitation ainsi que la modernisation de la bibliothèque centrale griffée Pierre Patout. Un nouveau souffle a été donné à un fleuron de l’héritage « Art Déco » de Tours.

Construite après la guerre, la bibliothèque centrale de Tours souffrait de plus en plus d’inadaptation vis-à-vis aux nouvelles technologies ainsi qu’aux dernières réglementations de la construction. Il fallait agir vite et redonner à cette structure toute la valeur architecturale et patrimoniale qu’elle mérite. Pour cela, la ville a entrepris la démarche de la réhabilitation du monument qui nécessitait une véritable mise à la page.

Les ateliers AFA en association avec l’agence d’architecture SCPA Rouillon Lemaire ont accompli un travail extraordinaire qui procure à l’ensemble la modernité recherchée. Par le percement de 2 grandes trémies et par l’ajout de 6 puits de lumière, les architectes ont réussi rendre à la bibliothèque son escalier central. Le gigantesque hall qui intègre l’accueil, raccommode l’escalier dans sa vocation de desserte des salles de lecture. Deux nouveaux plateaux de lecture intégrant les nouvelles technologies ont également vu le jour. Les travaux intègrent l’ajout de monte-charges et d’escaliers de secours supplémentaires.

La réhabilitation de la bibliothèque municipale de Tours est un ajustement aux nouvelles donnes de notre époque dans le respect total du patrimoine.

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Le site d’AFA (Adrien Fainsilber & Associés) : ici.

Les photos : © Philippe Hurlin

Beyrouth, un urbanisme de tours qui n’a rien d’historique

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Dans une tribune publiée le 7 juillet 2012 dans les colonnes du quotidien libanais As-Safir, l’architecte Mazen Haydar pointe la décrépitude des constructions historiques de Beyrouth et la prévalence simultanée d’une architecture standardisée, sans âme et commercialement rentable. Dans une ville qui ne cesse de se reconstruire, est-ce vraiment dommageable?

Beyrouth

Contexte
Après une guerre civile de près de vingt-cinq ans, à l’heure d’une paix fragile, faut-il s’étonner qu’un plan local d’urbanisme donne libre cours à la hauteur dans certains quartiers du centre de la ville ?
C’est le cas à Beyrouth, où les promoteurs remplacent sans cesse l’architecture prestigieuse d’époque par une autre beaucoup plus haute et, de fait, financièrement alléchante. Dernièrement, des tragédies provoquées par l’effondrement de fondations mal entretenues ayant causé la perte de vies humaines sont devenues prétexte à se défaire de quelques anciennes demeures classées.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, l’architecture de Beyrouth se trouve tiraillée entre deux tendances : la préservation d’un patrimoine en péril et l’édification d’une modernité proclamée.
SH

03Bey@SipaneHoh

LE PATRIMOINE ARCHITECTURAL DE BEYROUTH ET L’ABOLITION DE LA MEMOIRE
Mazen Haydar | As-Safir

BEYROUTH – A chaque fois que nous évoquons le patrimoine architectural au Liban et la sauvegarde de ce qu’il en reste, nous acquérons, vis-à-vis des autorités, le statut de quémandeurs. Pour plaider notre cause, il convient de rappeler que l’une des tâches les plus simples des institutions serait de protéger le patrimoine de toute démolition, de le faire connaître de tous les citoyens et, pourquoi pas, de le mettre en valeur et l’inclure dans les programmes scolaires.

Après les années de guerre intense, quelques intéressés spécialistes d’architecture ont poussé à la destruction de notre patrimoine, alors même que la guerre civile a épargné une partie conséquente des immeubles appartenant à l’époque ottomane ainsi que de nombreux édifices érigés pendant le mandat français. De même pour les quelques témoignages de l’époque moderne.

Une fois la guerre terminée, une autre guerre, celle de la rentabilité, a pris place. Depuis, durant notamment les premières années de paix, nous avons perdu une quantité importante de notre héritage architectural. Non que ce dernier ne fut perçu comme un nouveau secteur d’investissement pouvant ramener les touristes vers notre pays mais parce que le rapport financier d’une reconstitution ou d’une réhabilitation est peu satisfaisant.

La destruction délibérée est une scène courante à Beyrouth. Détruire l’ancien et faire du neuf est ancré dans les esprits. Combien sont les habitants de la ville qui se souviennent des anciennes rues et de leur architecture ? Combien parmi ceux-là attachent ce souvenir avec les monuments connus d’autrefois ? Combien sont-ils d’imaginer que la destruction n’est pas une fin en soi et qu’il existe d’autres alternatives comme la réhabilitation de leurs demeures ?

Plusieurs anciens palais ont été détruits non seulement à cause de la guerre mais intentionnellement, pour des raisons purement financières. Ainsi du palais d’Achoura, démoli en 2011. La liste est longue. Si certaines résidences n’ont pas subi une destruction complète, les constructions avoisinantes ont entrainé l’endommagement d’une grande partie de leurs fondations.

De plus, dans nombre de bâtiments historiques, le vandalisme est marqué. Nombreux sont les destructeurs qui sont rentrés illégalement pour arracher quelques fenêtres par-ci, détruire d’autres moulures par-là, ce qui a rendu les édifices encore plus vulnérables. Plus ces immeubles sont en ruines plus leur destruction semble justifiée. Avenir promis aux bâtiments classés de la dernière liste de 1998 ? Des propriétaires étaient pourtant prêts à tout pour «libérer» leurs biens de toute destruction possible et imaginable.

Au Liban, aucune loi ne limite à Beyrouth la hauteur maximale de la ville.

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Punition

Ainsi, la classification et la préservation de l’architecture traditionnelle au Liban tombe sur le propriétaire du bien comme une punition. Pour certains d’entre eux, le préjudice est double puisqu’ils ne peuvent pas matériellement donner une nouvelle vie à ces bâtiments. D’où la mise en vente de la plupart de ces trésors historiques pour des raisons financières.

La plupart des acheteurs sont des investisseurs qui préfèrent démolir ces biens en mauvais état pour tirer davantage d’une construction neuve. En conséquence, Beyrouth perd des joyaux, gardés parfois de génération en génération, dont les héritiers finissent par céder à l’appât du gain. Construire des tours est devenu beaucoup plus rentable que de garder une ancienne maison, aussi prestigieuse soit-elle.

N’oublions pas que la valeur patrimoniale d’un édifice n’est pas seulement dans ses caractéristiques architecturales et historiques mais aussi dans le dialogue avec l’environnement urbain qui l’entoure. Si on ampute ce dernier de ses quelques éléments fondateurs, les autres édifices alentours deviendront fades et perdront de leur valeur, aussi séduisants soient-ils.

C’est ce qui est arrivé à l’une des rues de Beyrouth où, au nom de la nouvelle architecture, on a détruit des immeubles datant des années cinquante qui complétaient agréablement le tissu historique du quartier. Résultat : on se retrouve avec un bâtiment classé par-ci, un autre par-là sans une vraie harmonie ni lien entre eux.

Ce que nous proposons ici n’est pas la limitation de cette vague de ventes massives, surtout dans les quartiers de Zarif et de Kantari ou bien de Mar Maroun ou d’Achrafieh, mais de mettre ces bâtiments sous contrôle permanent, ne serait-ce que ceux dont les habitants ont déjà signalé du vandalisme près de l’association ‘Sauvez Beyrouth’.

05Bey@SipaneHoh

La démolition accélérée

Après la catastrophe de ‘Fassouh’, où un ancien immeuble a causé la mort de plusieurs citoyens, la question de la sécurité autour des monuments historiques a été largement débattue à Beyrouth.

On craignait une décision imminente pour une démolition accélérée de quelques anciennes bâtisses de grande valeur patrimoniale, chose qui malheureusement n’a pas tardé à venir : trois bâtiments historiques qui se trouvaient dans le quartier de Hamra ont subi un sort dramatique, une destruction complète pour des raisons de sécurité. Dans certains cas, une restauration pourrait suppléer à l’amputation.

01Bey@SipaneHoh

L’actuelle tentative d’abattre les derniers éléments qui nous restent du tissu architectonique de certains quartiers de Beyrouth n’est que négation de son histoire. Il faut sauver le restant du patrimoine architectural avant qu’il ne soit trop tard.

En effet, demeurent aujourd’hui quelques quartiers au tissu urbain mis en danger par un «rêve de tours», lequel menace l’équilibre esthétique de la ville.

Mazen Haydar | As-Safir | Liban
07-07-2012
Adapté par : Sipane Hoh

Les photos : © Sipane Hoh

N.B. Cet article est paru en première publication dans le courrier de l’architecte le 21 novembre 2012.